La double amputation d’un SDF «mis à la porte» de l’hôpital

PRESSE - mercredi 13 août 2008

SANTE- «L’hôpital l’a mis dehors, à la rue, avec ses deux pieds gangrenés et son fauteuil roulant.» Philippe Toulouse, éducateur de rue à Dunkerque (Nord) auprès des sans-abri, n’en revient toujours pas. Le 3 mai, Henri Dekeister, 58 ans, affirme avoir été mis à la porte de l’hôpital de Dunkerque. Cinq jours plus tard, il revenait dans un tel état aux urgences qu’il a dû être amputé des deux jambes. Il vient de déposer plainte auprès du procureur de la République pour non-assistance à personne en danger.

«Ils ont téléphoné à mon neveu le vendredi soir pour qu’il vienne me chercher, mais il ne pouvait pas m’accueillir, alors le samedi matin, ils m’ont foutu dehors», raconte Henri Dekeister, à la cafétéria de l’hôpital maritime de Zuydcoote, où il est en convalescence. Casquette sur le crâne rasé, chemise lilas, il impose encore, même dans son fauteuil roulant, avec sa carrure d’ancien docker. Le neveu, assis à côté de lui, confirme : «J’ai eu un coup de téléphone sur le portable, alors je suis passé à l’hôpital, et le médecin m’a dit "il est sortant". Je lui ai expliqué que je ne pouvais pas le prendre, parce que je suis en studio.»

 

Dossier médical. D’après la direction de l’hôpital, le vendredi 2 mai au soir, Henri Dekeister a exprimé le désir de sortir. «On ne peut pas retenir un patient contre son gré», explique le directeur adjoint, Jacky Druesne. Généralement, une décharge est signée, pour enlever à l’hôpital toute responsabilité. Elle n’existe pas. «Mais le patient peut refuser de signer et on trace le fait dans son dossier, en précisant qu’il sort contre avis médical», précise Jacky Druesne. Le dossier médical, pour l’instant, n’est pas encore parvenu à l’avocat d’Henri Dekeister,Me David Brouwer, malgré sa demande.

Le sans-abri réfute cette version. Le témoignage d’un éducateur, qui souhaite garder l’anonymat, conforte son point de vue : «J’ai reçu un coup de téléphone le samedi matin, une infirmière me demandait de venir chercher M. Dekeister. J’ai refusé, car je n’avais aucune solution d’hébergement pour lui. Alors, l’infirmière m’a dit qu’il sortait, qu’il pouvait bénéficier de soins ambulatoires, donnés à l’extérieur, et que l’hôpital n’était pas un hôtel cinq étoiles.»

L’éducateur demande des explications, un peu surpris du ton : «Elle me dit qu’il ne reste pas dans sa chambre, qu’il descend souvent pour fumer, qu’il s’alcoolise, refuse de se laver, qu’en fait il ne respecte pas le règlement intérieur.» Un patient difficile, donc, «avec des hospitalisations successives et nombreuses depuis le début de l’année», insiste Jacky Druesne. «L’hôpital savait donc pertinemment qu’Henri Dekeister allait dans la rue», glisse son avocat. Comment dans ce cas assurer la continuité de soins dont il avait besoin ? «On sait bien que c’est une population qui a du mal à se soigner», s’indigne Philippe Toulouse.

Asticots. «Je me suis trouvé un abri vers le stade», raconte Henri Dekeister. «Puis, vers 16 heures le samedi, je suis retourné aux urgences. Je me suis mis près d’un radiateur dans le hall, j’ai dormi. Des vigiles ont appelé l’infirmière en chef qui a dit "non, il est sortant, il doit aller dehors."» Retour à la rue. «Il pleuvait, alors j’ai mis mes deux pieds dans des sacs plastique», pour protéger les bandages. Trois jours passent. Il a de plus en plus mal. Le mercredi matin, «j’ai regardé mes pansements, il y avait des asticots». Les pompiers l’emmènent aux urgences. «Le médecin, il m’a dit, pfuit [sa main sabre l’air], il faut couper. Le samedi, à midi et demi, j’avais plus de guitares».

Le dépôt de plainte évoque des pieds en état de putréfaction, «mangés par les asticots». Henri Dekeister a été amputé au-dessus des genoux, il ne pourra donc pas être appareillé. Sa sœur aînée le regarde avec tendresse, raconte qu’elle ne l’a jamais perdu de vue. «Il me téléphonait régulièrement, on lui rendait visite sur le parking de Lidl, quand on venait sur Dunkerque.» Patient difficile ? Elle a du mal à y croire. Philippe Toulouse le connaît depuis cinq ans, Dekeister était le meneur d’une lutte des sans-abri en 2005 pour obtenir l’ouverture tout l’hiver du local grand froid. «C’est une grande gueule, c’est sûr. Henri, il a l’apparence d’un château fort, mais à l’intérieur, c’est un château de cartes.»

Stéphanie Maurice


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